Lors de sa traversée des Cévennes avec son âne Modestine, Robert Louis Stevenson nous raconte son séjour à l'Abbaye Notre Dame des Neiges en Ardèche

 

Le séjour de Stevenson à l'abbaye Notre Dame des Neiges

Chemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges ArdècheLe père Michel, un homme souriant, aimable, au visage rosé, de trente-cinq ans peut-être, me conduisit à l'office et me donna un verre de liqueur, afin de me soutenir jusqu'au dîner. Nous fîmes un bout de conversation ou plutôt devrais"je dire, il écouta mon bavardage avec assez d'indulgence, d'un air toutefois absent, comme un esprit en présence d'une créature d'argile. Et, en vérité, lorsque je me rappelle avoir parlé surtout de mon appétit et qu'il devait y avoir, à ce moment là, plus de dix-huit heures depuis que père

Michel n'avait fait que rompre du pain, je suis bien obligé de comprendre qu'il devait trouver quelque saveur terrestre à mes propos. Mais sa politesse, bien qu'éthérée, était positivement exquise et j'avais au secret de mon coeur vif désir de connaître le passé du père Michel.

Chemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges ArdècheLe cordial administré, je fus laissé seul pour un peu de temps, dans le jardin du couvent. Ce n'était rien d'autre que la cour principale, partagée en allées sablées et en plates-bandes aux dahlias multicolores, avec, au centre, une fontaine et une noire statue de la Madone. Les constructions s'élevaient autour de ce carré, tristes, n'ayant point encore reçu la patine des ans et des intempéries. Rien de saillant en dehors d'une tourelle et deux pignons coiffés d'ardoises. Des frères en blanc, des frères en brun, passaient, silencieux, dans les allées sablées et quand j'y vins la première fois, trois moines encapuchonnés étaient agenouillés sur la terrasse en train de prier. Une colline chauve domine le couvent d'un côté et le bois le domine de l'autre. Il se développe exposé au vent. La neige y tombe, par à-coups, d'octobre à mai, et parfois y stagne durant six semaines. Mais les bâtiments s'élèveraient-ils au paradis, dans une atmosphère analogue à celle des cieux, qu'on n'en offriraient pas moins même aspect éventé et rebutant de toutes parts.

Le séjour de Stevenson à l'abbaye Notre Dame des NeigesQuant à moi, dans ce jour farouche de septembre, avant qu'on m'appelât à table, je me sentais là transi jusqu'aux moelles. Lorsque j'eus bien dîné et de bon appétit, Frère Ambroise, un Français expansif (car tous ceux qui sont chargés des étrangers ont licence de parler) me conduisit dans une cellule dans cette partie du monastère située à l'écart pour messieurs les retraitants. Elle était proprement blanchie à la chaux, et meublée du strict nécessaire: un crucifix, un buste du dernier Pape, L'Imitation en français, un recueil de méditations pieuses, et La Vie d'Elisabeth Seton, missionnaire, semblait-il, de l'Amérique du Nord et de la Nouvelle-Angleterre en particulier. Pour autant que je sache, ù y a un beau champ d'évangélisation encore dans ces contrées-là. Mais pensez à Cotton Mather.

J'eusse aimé lui faire lire ce petit ouvrage dans le ciel où j'espère bien qu'il habite. Pourtant peut-être le connaît-il déjà et même beaucoup davantage. Et sans doute que Mme Seton et lui sont les meilleurs amis et unissent avec jubilation leurs voix dans une psalmodie sans fin.

Pour terminer l'inventaire de la cellule, au-dessus de la table était suspendu un résumé du règlement pour messieurs les retraitants : quels exercices ils pouvaient suivre, quand ils devaient réciter leur chapelet et méditer, quand ils devaient se lever et se coucher.

En bas, il y avait un N.B. important :Le temps libre est employé à l'examen de conscience, à la confession, à faire de bonnes résolutions, etc. A prendre de bonnes résolutions, certes l On pourrait parler aussi avantageusement de faire pousser des cheveux sur la tête.

Chemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges ArdècheJ'avais à peine exploré mon gîte que le frère Ambroise réapparut. Un pensionnaire anglais, paraît-il, désirait s'entretenir avec moi. Je protestai de mon empressement et le religieux poussa dans la pièce un petit Irlandais frais et guilleret d'une cinquantaine d'années, diacre de l'église, Il était vêtu d'habits strictement canoniques et portait sur la tête ce que, à défaut de connaissance technique, je ne peux qu'appeler un képi ecclésiastique. Il avait vécu sept ans comme aumônier dans un couvent de nonnes en Belgique et, depuis lors, cinq ans à Notre Dame des Neiges. Il n'avait jamais lu un journal anglais, ne parlait qu'imparfaitement le français et, l'eut-il parlé comme un autochtone, il n'avait pas grande chance de conversation là où il habitait. En outre, c'était un homme fort sociable, friand de nouvelles et d'esprit ingénu comme un enfant. S'il me plaisait d'avoir un guide pour la visite du monastère, il était non moins charmé de voir mon visage britannique et d'entendre parler anglais.

Chemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges ArdècheIl me fit les honneurs de sa cellule particulière, où il passait son temps parmi les bréviaires, les bibles en hébreu et les romans de Waverley. De là, il me mena dans la clôture, à la salle capitulaire, me fit traverser le vestiaire où les robes des frères et de vastes chapeaux de paille étaient suspendus, chacun avec le nom d'un religieux sur une pancarte - des noms pleins de suavité et d'originalité, tels que Basile, Hilarion, Raphaël ou Pacifique.

Enfin, il me conduisit à la bibliothèque où se trouvaient les oeuvres complètes de Veuillot et de Chateaubriand et les Odes et Ballades, s'il vous plaît, et même Molière, pour ne rien dire d'innombrables pères et d'une grande variété d'historiens locaux et généraux. De là, mon bon Irlandais m'emmena faire la tournée des ateliers où des frères boulangent, fabriquent des roues de chariot, et font de la photographie. Là, l'un d'eux préside à une collection de curiosités et un autre à une galerie de lapins. Car, dans une communauté de trappistes, chaque moine a une occupation de son choix, en dehors de ses fonctions religieuses et des besognes générales de l'établissement.

Chacun doit chanter au choeur, s'il a de la voix et de l'oreille, se joindre aux Chemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges Ardèchefaneurs s'il sait balancer la faux. Mais pendant ses loisirs, quoiqu'il soit loin d'être oisif, il peut s'occuper selon ses goûts. Ainsi, me dit- on, un frère était engagé dans la littérature, tandis que le père Apollinaire s'affaire à la construction des routes et que l'Abbé s'emploie à la reliure des livres. Il n'y avait pas longtemps que cet abbé avait été intronisé et, à cette occasion, par faveur spéciale, sa mère avait été autorisée à pénétrer dans la chapelle et à assister à la cérémonie de consécration. Un jour d'orgueil pour elle d'avoir un fils abbé mitré! Il fait plaisir de penser qu'on lui a permis l'accès du cloître.

Dans ces allées et venues çà et là nous croisions, chemin faisant, beaucoup de pères et de frères. D'ordinaire ils n'accordaient pas plus d'attention à notre passage qu'à la fuite d'un nuage. Mais parfois l'excellent diacre se permettait de leur poser une question et il lui était satisfait par un geste particulier des mains, comparable à celui des pattes d'un chien qui nage, ou opposé refus par les signes habituels de la négation.

Dans l'un et l'autre cas, paupières baissées et avec un certain air de contrition, comme de quelqu'un qui côtoierait de fort près le diable en personne.

Chemin Stevenson GR70 Abbaye Notre Dame des Neiges ArdècheLes moines, par autorisation extraordinaire de leur Abbé prenaient encore deux repas par jour. Mais c'était déjà l'époque de leur grand jeûne qui commence environ septembre et se prolonge jusqu'à pâques.

Pendant ce temps, ils ne mangent qu'une fois toutes les vingt-quatre heures et cela, à deux heures de l'après-midi, douze heures après avoir commencé la fatigue et la veille quotidiennes. Leurs mets sont peu abondants, et même de ceux-là, ils ne prennent qu'avec parcimonie et, bien qu'à chacun soit attribué un petit carafon de vin, beaucoup s'abstiennent de cette douceur.

Sans doute la plupart des hommes de toute évidence se nourrissent trop; nos repas servent non seulement à nous sustenter, mais à nous procurer une heureuse et normale diversion aux labeurs de la vie.

Pourtant, bien que l'excès soit préjudiciable à la santé, j'aurais cru suffisant ce régime des Trappistes. Et je suis étonné, lorsque j'y repense, de la fraîcheur de visage et de la gaieté d'humeur de tous ceux que j'ai vus. Des gens de meilleure compagnie et mieux portants, je peux à peine l'imaginer. Et, en fait, sur ce plateau sinistre, et avec l'incessant travail des moines, la vie est d'une durée incertaine et la mort visiteuse fréquente à Notre-Dame des Neiges. C'est ce que, du moins, l'on m'affirmait.

Pourtant s'ils meurent sans regret, ils doivent en même temps vivre sans maladie, car tous semblent de chair ferme et hauts en couleur. L'unique signe morbide que je pouvais remarquer, un anormal éclat du regard, tendant plutôt à accroître l'impression générale de longévité et de vigueur. De "Voyage avec un âne dans les Cévennes" Acheter le livre

 

 

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